Rap Français
Lille, le 21/07/2005.
18:30
Moi , j’kiffe le rap français!!!

J’étais invité à une soirée qui devait être celle du siècle paraît-il.
J’me suis pointé à la rè-soi déodoré au Dove parfumé à l’Azarro classic, mon jean de bourgeois hype Dolce and Gabana rentré dans les chaussettes blanches, un nouveau sweat imprimé « Moi, j’kiffe le rap français » en deux couleurs et pour casser le genre un béret façon Tiger woods de la marque esclavagisante d’enfants Nike d’un blanc à faire péter le bronzage. Accoutré comme un rappeur que je suis il ne manquait plus que les pits et l’or dans la bouche!
D’entrée d’jeu un malaise à l’entrée de la soirée fashion quand le videur vit mes « Requin-TN ». Est-ce mode ou non? Est-ce des baskets de soirées ou non? La lenteur de son cerveau nécessitait un système ADSL mais il ne devait pas gagner assez d’thunes pour se le payer sûrement, et vue ses capacités de physionomiste ultra-intelligent en dessous de la normale qui vole déjà pas très haut il y a de grandes chances qui ne le se paye jamais.
«Euh…bonsoir monsieur mais les baskets ne sont pas autorisées ici ».
Moi : « ?????? »
Lui : «Ben oui, tu sais j’ai des consignes mon frère » (J’aurais du être heureux de compter un nouveau membre dans ma famille mais le fourbe ne savait pas que mon père, marié devant Dieu à ma mère, lui est resté fidèle, unis dans l’amour et la misère!).
Je lui répondis : « bon, « mon frère », tu vas pas commencer à me gâcher la ré-soi steuplé. J’suis invité ici, j’ai mon carton, commence pas avec tes phases zarma « j’ai des consignes ». Et alors, moi aussi j’ai reçu la consigne de pas parler aux harkis et pourtant j’te parle mec! »
Ok j’ai déconné! J’avoue, ma langue aurait pu arrêter de bouger vu l’armoire que j’avais en face de moi mais ma fierté s’écorche vite. J’ai beau être un « habitué » de la refoulade, rien n’y fait, je ne m’y fais pas. Cet être humain était tellement énorme qu’il m’aurait fallut une tête en forme de règle d’un mètre soixante-dix pour ne serait-ce que pouvoir regarder sa silhouette en entier. Ca sentait le souffre mais faut avouer on a l’habitude.
«Quoi, c’est moi le harki ?» dit-il de sa voix body-buildée.
« Mais non, mec, t’as rien compris… » j’essayais d’esquive sinon j’passais la nuit à l’hôpital ou au poste pour meurtre parce que, comme je dis souvent aux Musclors qui pensent que la force suffit à calmer les plus revêches même en forme de canne à pêche « face à un Beretta on pèse tous le même poids ! », alors comme dirait Roff « m’ force pas à déconner ! » rire…
« Sauvé !!!! » me disais-je quand mes yeux aperçurent le boss débarquant dans son costard Hugo boss.
« Jeff c’est bon, laisse, c’est pour moi. » ( la peau mate l’accent qui va avec, il avait pas une tête à s’appeler Jeff et ses cheveux gominés ne trompaient personne! Comme dit mon père un arabe sait reconnaître un arabe! )
« Hicham, comment tu vas ? Ah putain, ça fait trop plaisir que tu sois venu quand même ! » me demanda mon boss de pote! Les relations et le piston ça sert hein !

Bref, après, un verre non-alcoolisé offert à volonté, parce que j’suis le srab du boss, et quelques présentations féminines à volonté aussi, j’entame le tour du proprio. Une belle petite boite façon « on est à la maison » tu vois le genre, style « j’suis sur la côte ouest », t’as vu! J’y rencontre quelques personnes que j’connais comme ça et quelques toast à grignoter à base de fruits de mer (parce que quand tu manges Hallal t’as intérêt à aimer ça ou t’es dans la demer). Une tiote nana m’a abordé, m’a reconnu qu’elle dit, ajoutant :
«T’es Axiom de MENTAL KOMBAT nan ? ».
J’lui répond : «yes ».
Elle m’répond : « ha c’est bien ce que vous faites, j’ai vu plein d’stickers de vous partout et tout et une fois dans une soirée votre son tournait blablabli et blablablabla …. »
Moi bien : « ha ouais ? » mauvaise question que j ai posé là !C’était reparti pour un tour … « blablabli blablabla nanani et nanana…. » et moi hochant le tête pour acquiescer pensant juste au son que je venais de poser dans l’après-midi, sa voix me bousillait le tympan comme ce boum-boum en fond sonore tellement elle parlait. Une pipelette, pire que moi, faut le faire!
Dans sa conversation monologuale, elle me présenta un de ces potes :
« Steff, je te présente Axiom tu sais le gars là , Sabine nous en avait parlé, le groupe de rap de Lille. »
Lui direct « -Non ! J’vois pas, mais, salut quand même » souria t-il, d’une assurance légèrement alcoolisée. Ca devait être de l’humour! Je feins un sourire faux-cul et je lui dit :
« Salut et toi tu fais quoi ? » original non? Il me répond qu’il est dans la prog’, comme on dit dans le milieu, d’une salle de concert . « Ah bon ? mmmm…bien ça ! » dis-je d’un ton intéressé et copinant.
« Oui pffffffff c’est crevant mais, dit-il hochant de la tête de façon très saccadée, c’est trop intéressant le milieu culturel heu… c’est trop ce que j’aime faire quoi … c’est passionnant blabla bla blablabli…».
Moi : «et sinon vous programmez du pe-ra ? »
Lui : «du quoi ? »
Moi : « ben du rap (il y a des mots comme ça quand tu les prononces t’as toujours l’impression que le dj’ va s’arrêter de jouer, les nanas de bouger, les gars de parler et le videur de sélectionner comme dans ces westerns.). Ouais du rap, tu sais cette musique où t’as un djay qui passe du son, où t’as des gars qui disent leur texte en rythme et en rimes, tu vois quoi, quoi ?»
Il devait se dire que ça devait être de l’humour. Il feint un sourire faux-cul et me répondit : «Ouais c’est arrivé, mais j’préfère le rap-us, l’éclectro, le rock, le jazz même! Le rap français c’est pas mon truc, trop décevant, pas assez musical ! C’est agressif et le public c’est chaud à gérer, tu vois, et puis j’comprend pas les lascars là avec leurs pits, leurs meufs à poil là , yo, yo !!! Wesh, wesh, wesh! Etc.»
Je l’écoutais sortir ces âneries de programmateurs de campagne. Il continua : « …et puis, tu sais, les platines sur scène, un djay, à force, c’est saoulant, c’est re-lou sur scène, y’a rien qui se passe tu sais…. et puis pourquoi toujours parler des problèmes et tout, bon voilà , sinon y’est classe ton sweat ! Fichtre ! ».
J’lui répondis : «Ben, j’vois pas ce que tu reproches au rap français exactement, si tu écoutes du rap-us, les textes en cain-ri, c’est pire. En France, le rap, il vole plutôt haut en terme de textes excuse hein…Ensuite, platine sur scène ou pas, moi il m’viendrait pas à l’idée de me dire « Ouais, le rock c’est toujours une guitare électrique c’est re-lou… » vue que la guitare c’est aussi l’histoire du rock! Le rock a subi la même discrimination avant, que le rap aujourd’hui. Et puis les platines sur scène si t’aime l’électro, excuse mais y’a quelque chose de pas logique, tu vois, et puis, au niveau textes, tu demandes pas à un gars qui habite la montagne de parler de la mer! Il peut le faire mais bon… C’est moins logique! Ensuite, c’est un peu cliché tes explications, quand il y a un concert punk qui part en vrille personne n’en parle! Pour le rap c’est direct quand même! Direct t’as le spectre de la banlieue qui va cramer toute la ville dans les journaux et pis… » j’ai pas eu le temps d’finir.
«Ouais mais nan …faut arrêter de victimiser il faut positiver ok! J’dis pas, moi j’suis pas de la banlieue et j’ai grandi dans un quartier même plutôt bourgeois mais bon… il faut blablabli et blablabla. » dit-il .
C’est lui qui boit c’est moi qui saoule !
Après vaines explications, je compris que, de toute façon le gars est trop vieux, même s’il n’a que 37 ans, qu’en fait, il juge cette musique comme avant les vieux le faisaient avec le rock, qu’en dépit de toute argumentation le gars, ainsi que ses copains qui s’étaient mêlés de la conversation entre-temps, s’obstinait. Je commençais à les trouver re-lou et ça commençait à me chauffer de devoir nous justifier systématiquement, de me rendre compte qu’il juge sans connaître ni écouter ni même différencier les styles de rap, et qu’en réalité ce qui se pratique de plus en plus dans les salles de concert est affligeant et incompréhensible. Je constate qu’en fait ils sont en train d’établir un « rap-alibi » en ne programmant jamais de rap français autre que du rap mélangé ou encore, où la musique est loin de ses racines ou pire loin des gens qui la font ou l’écoutent en général etc. (Que je trouve intéressant cela dit). « Rap-alibi » c’est-à -dire du rap qui passe bien et qui n’est jamais pur où les textes sont d’une consistance affligeante même si la musique joue la carte de l’alternatif en se mélangeant tantôt à l’électro tantôt aux instruments traditionnels. Et si ça existe c’est tant mieux ! C’est ça la musique! Mais que les programmateurs ne programment quasiment plus que ça alors que leur rôle est aussi de faire découvrir la musique, casser les clivages, les barrières, rapprocher en faisant connaître la culture, la vraie, celle de la rue, pas celle qui se targue de majuscule pour bouffer toutes les subventions. Le rôle de la prog’, c’est aussi de rendre les salles accessibles aux populations les moins aisées non?
Ayant eu marre, au bout d’une heure de conversation, de leur esprit si étroit, après avoir débattu aussi sur les inégalités, de l’« apartheid culturel » pratiqué dans certaines salles, de la place des cultures urbaines etc, ma patience s’essoufflait! Alors Repensant à ces dures années de travail, de scènes, de concerts vus, d’albums rap français sortis qui m’ont bercé, à cette musique qui se trouve être la seule qui parle de nos vies avec nos mots et notre fougue, à cette ‘zyk qui s avère être réelle, à ces artistes qui ont su nous parler, nous dire, à ce que cette musique a dû subir comme attaques plaintes à la seule zyk qui parle du quartier mais aussi des gens qui y vivent, leurs problèmes, leurs drames et bonheur, leurs valeurs, leur vie, une phrase a fait son chemin partant de mon cœur sans passer par ma tête : «MOI , J’KIFFE LE RAP FRANÇAIS ET JE T’EMMERDE ! »
AXIOM.

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